Edito : Ces jeunes qui sont orientés vers le spécialisé alors qu’ils n’ont aucun handicap..

jean-pierre coenenEn Fédération Wallonie-Bruxelles, l’Ecole oriente inadéquatement de nombreux enfants issus de milieux précaires vers l’enseignement spécialisé. Ces enfants ne présentent absolument aucun handicap, simplement, des difficultés scolaires. Cette orientation détermine l’avenir de ces enfants qui, pour la plupart, n’auront jamais leur C.E.B.[1] et se retrouveront, sans plus pouvoir faire le moindre choix, vers l’enseignement professionnel ordinaire ou… spécialisé.

 La gestion des difficultés d’apprentissages : b-a-ba du métier  d’enseignant

Aujourd’hui, dans nos classes, nous avons des élèves qui ont des profils d’apprentissages forcément différents. Certains possèdent mal la langue de l’enseignement. D’autres ont des difficultés en mathématique, en seconde langue, dans les relations avec les autres, etc. On pourrait, bien entendu, estimer qu’il s’agit d’une dégradation des conditions d’enseignement, ce qui serait tout le contraire de la réalité. De telles conditions se sont retrouvées de tous temps dans nos écoles. On le retrouvait autrefois dans les villages et dans les villes ou les enfants de paysans et d’ouvriers ne connaissaient que le wallon ou le patois bruxellois et avaient les mêmes difficultés d’apprentissage que les élèves des milieux socio-économiques d’aujourd’hui. Ensuite, cela a été les immigrations diverses, européennes dans un premier temps, pour finir avec aujourd’hui des familles d’Afrique du Nord de deuxième ou troisième génération, ainsi que des immigrants de l’Est qui se retrouvent avec les mêmes difficultés. Bref, rien de bien neuf sous le soleil des classes.

Enseigner, c’est transmettre des connaissances, savoirs, savoir-faire, savoir-être, à tous ses élèves, sans la moindre exception. Malheureusement, nous ne sommes formés au départ à la détection et à la remédiation des difficultés d’apprentissages. Certains enseignants remarquables se forment continuellement ou s’auto-forment de manière à trouver des outils qui vont permettre à tous les élèves d’y arriver. Les pédagogies actives, par exemple, sont, entre autres, une source inépuisable de pistes. Mais pour cela, il faut changer de paradigme et oser s’élancer dans une autre manière de faire école, loin du frontal[2] et d’aller vers un véritable enseignement. D’autres ne font guère d’efforts en ce sens et sont donc démunis face à ces difficultés. La seule solution qu’ils proposent est l’orientation avec tout ce que cela importe pour les élèves en matière de destruction de l’image de soi, de générations condamnées, de sentiments d’injustice, de déni de l’être humain et d’avenir définitivement bouché, voire de révoltes sociales. En détruisant, depuis des années, l’enseignement de la Communauté française, une certaine idéologie élitiste scolaire a réussi à… construire toujours et toujours plus de prisons.

 La pauvreté n’est pas un handicap

Depuis plus de 20 ans, on remarque une orientation des élèves d’origine socio-économique ayant de grosses difficultés d’apprentissages vers l’enseignement spécialisé, alors que celui-ci ne leur est pas destiné, et que ceux-ci n’ont absolument aucun handicap. Leur nombre est passés de 7 606 à 10 672, soit des augmentations de près de 27,5 % dans le Type 8 et de … 62,6 % dans le Type 1. Ces élèves représentent à eux seuls un tiers de l’ensemble des élèves de l’enseignement spécialisés.

Rappelons que l’enseignement spécialisé « est destiné aux enfants et aux adolescents qui, sur la base d’un examen multidisciplinaire, (…) doivent bénéficier d’un enseignement adapté en raison de leurs besoins spécifiques et de leurs possibilités pédagogiques. Ils sont désignés par l’expression « enfants et adolescents à besoins spécifiques ». Il est organisé sur la base de la nature et de l’importance des besoins éducatifs et des possibilités psychopédagogiques des élèves et assure le développement de leurs aptitudes intellectuelles, psychomotrices, affectives et sociales tout en les préparant, selon les cas :

 

  1.       à l’intégration dans un milieu de vie ou de travail adapté;
  2.       à l’exercice de métiers ou de professions compatibles avec leur handicap qui rende possible leur intégration dans un milieu de vie et de travail ordinaire;
  3.       à la poursuite des études jusqu’au terme de l’enseignement secondaire supérieur tout en offrant des possibilités de vie active.

 Le type 1 est destiné aux élèves qui ne peuvent être compris parmi ceux qui présentent un retard pédagogique et pour lesquels l’examen pluridisciplinaire, (…) conclut à un retard et/ou à un (des) trouble(s) léger(s) du développement intellectuel. Leurs possibilités sont telles qu’ils peuvent acquérir des connaissances scolaires élémentaires, une habileté et une formation professionnelle qui permet de prévoir leur intégration dans un milieu socioprofessionnel ordinaire.

Le type 8 est destiné aux élèves pour lesquels l’examen pluridisciplinaire visé à l’article  a conclu à des troubles des apprentissages. Ceux-ci peuvent se traduire par des difficultés dans le développement du langage ou de la parole et/ou dans l’apprentissage de la lecture, de l’écriture ou du calcul, sans qu’il y ait retard mental ou déficit majeur sur le plan physique, comportemental ou sensoriel. Ils doivent être considérés comme des troubles complexes aux origines multifactorielles[3] ».

 Ces deux types d’enseignement spécialisé ne sont pas destinés à recevoir des élèves ayant des difficultés d’apprentissage, et dont le seul « handicap » est exclusivement « social », issus de familles fragilisées sur le plan socioéconomique et culturel. Les parcours des élèves sont fortement influencés par deux variables : le genre et l’indice socio-économique du quartier de résidence. La place de ceux-ci est dans l’enseignement ordinaire, avec les élèves qui ont plus faciles, et ils doivent y être maintenus, sans que le moindre redoublement et la moindre orientation ne soit mise en place. C’est leur droit le plus élémentaire !

L’enseignement spécialisé ne remplit pas sa mission

L’enseignement de type 8 n’accueille les élèves que jusqu’à la fin du primaire. Ce sont, pour la plupart, des élèves qui, on l’a dit, ont des difficultés d’apprentissage mais n’ont aucune déficience intellectuelle. Ils sont donc tout-à-fait à même d’acquérir les apprentissages, pour autant qu’on mette en place les pratiques pédagogiques dont ils ont besoin.

Il est, en général annoncé aux familles que cette orientation dans des classes moins nombreuses, avec un encadrement supplémentaire (logopèdes, …) permettra aux enfants :

  1. de retourner au plus tôt dans l’enseignement primaire ordinaire ;
  2. d’acquérir le C.E.B. s’ils restent dans le spécialisé.

La plupart du temps, c’est à ces conditions-là que les familles acceptent. Malheureusement, on est loin de la coupe aux lèvres. Les chiffres sont dramatiquement différents. Ainsi, pour le seul type 8 :

  1. seulement une petite centaine d’élèves retournent en enseignement primaire ordinaire chaque année (soit moins de 1 %) :
  2. seulement une centaine d’élèves obtient son C.E.B. et peut accéder en 1A de l’enseignement secondaire ordinaire, soit une moyenne de 8 %. (0,7 % pour les enfants de Type 1 et 4 % pour les élèves de type 3)

 Le reste est dirigé, en partie vers la 1B[4] de l’enseignement secondaire ordinaire, ou continueront dans l’enseignement spécialisé.

 L’enseignement spécialisé handicape les élèves ordinaires

Aucun de ces élèves[5] n’avait, au départ, de handicap physique ou mental en arrivant dans les types 1 et 8 de l’enseignement spécialisé. Nos avons vu que le Type 8 orientait encore 39 % des élèves dans le secondaire spécialisé. Les Types 1 et 3 font mieux encore en orientant respectivement 79 et 72 % de leurs élèves vers le secondaire spécialisé.

Comme on le voit, un nombre important d’élèves, qui n’avaient rien à y faire, ne sortent pas de l’enseignement spécialisé. Ils y restent et n’auront plus aucun espoir de le quitter. Leur avenir est écrit, ils seront qualifiés de l’enseignement qualifiant spécialisé. Ils seront destinés à être les « aides » (autrement dit, les « sous-fifres » et pour les wallons, les « mandayes ») des ouvriers qualifiés diplômés de l’enseignement ordinaires.  Sous-qualifiés et, forcément, sous-payés.

En effet, leur qualification étant souvent de moindre qualité (parce que les enseignants visent « moins haut »), ils seront, en outre, considérés comme des personnes handicapées.

En quittant l’école primaire spécialisée et en étant inscrits en enseignement secondaire spécialisé, ces élèves sont devenus, tout simplement… « handicapés » !

Les diagrammes suivants nous montrent la Répartition par type des élèves sortis de l’enseignement primaire spécialisé en 2004-2005 et inscrits en 2005-2006 dans l’enseignement secondaire spécialisé. Le constat est sans appel. La majorité d’entre eux vont être inscrit dans un type d’enseignement destiné à des enfants porteurs de handicaps mentaux ou comportementaux.

  La ségrégation de genre est importante

Dans l’enseignement spécialisé, la proportion de filles et de garçons est inéquitable. Les garçons sont beaucoup plus nombreux. Tous les élèves n’ont donc pas des chances égales de réintégrer l’enseignement ordinaire. Alors que les filles et les garçons ne sont pas du tout répartis de façon égale dans l’enseignement spécialisé de type 8 (avec seulement 37.2% de filles et 62.8% de garçons), le pourcentage de garçons et de filles qui réintègrent l’enseignement primaire ordinaire est équivalent, ce qui signifie donc que les filles ont plus de chance de réintégrer l’enseignement primaire ordinaire, et plus encore pour l’enseignement secondaire ordinaire[6].

 Comment entre-t-on dans l’enseignement spécialisé ?

Conditions d’orientation de l’enseignement ordinaire, vers l’enseignement spécialisé :

Pour inscrire un enfant dans les types 1, 2, 3, 4 ou 8, il est nécessaire que le PMS (ou un service d’orientation scolaire et professionnelle) établisse un rapport motivant une telle orientation. Pour le type 5, ce rapport doit être établi par un pédiatre. Pour les types 6 et 7, ce sont respectivement un spécialiste en ophtalmologie ou en oto-rhino-laryngologie qui doivent établir le rapport.

Les parents doivent marquer leur accord à cette inscription, tout comme ils peuvent s’y opposer. Malheureusement, la plupart du temps, ceux-ci ne sont pas à même de comprendre les tenants et aboutissants d’une telle orientation :

  1. Entre 1 % et 8 %, selon les types, on la chance d’obtenir le CEB ;
  2. Entre 39 et 79 %, selon les types, seront dirigés vers l’enseignement secondaire spécialisé ;
  3. Pour ainsi dire aucun ne pourra suivre un enseignement général de transition jusqu’au bout ;
  4. Une partie finira en E.T.A. (Entreprise de travail adaptée), alors qu’ils n’ont pas de handicap ;
  5. La majorité décrochera ou obtiendra un diplôme peu valorisant.

Il y a donc lieu de refuser toute orientation vers l’enseignement spécialisé si l’enfant n’est pas à « besoins particuliers », autrement dit, porteur de handicap supposé ou reconnu.

 Comment sortir son enfant de l’enseignement spécialisé ?

Conditions de réorientation de l’enseignement spécialisé vers           l’enseignement ordinaire : 

Toute demande de réorientation vers l’enseignement ordinaire doit être faite sur base d’un avis motivé non contraignant du Conseil de classe et du CPMS. En cas d’orientation vers l’enseignement secondaire, l’élève doit également obtenir l’avis favorable du conseil d’admission de l’école d’accueil. L’avis des parents n’est que consultatif. Ils n’ont donc pas la possibilité d’imposer la réintégration dans l’enseignement ordinaire.

Les parents qui acceptent une orientation vers un enseignement spécialisé qui ne correspond pas aux besoins de leur enfant NE POURRONT PLUS L’EN SORTIR, sans l’aval des enseignants et du CPMS.

 Quelles alternatives à l’orientation vers l’enseignement spécialisé ?

 Contraindre les établissements scolaires à former leurs enseignants :

 

–          à la mise en place de pédagogies actives ;

–          à la remédiation immédiate ;

–          au tutorat,

–          à la détection des difficultés d’apprentissage et à leur remédiation,

–          à la gestion de classes hétérogènes,

–          à la différenciation,

–          aux différentes cultures et aux milieux socioculturels différents ;

–          à la didactique ;

–          au travail en équipe (car cela ne peut se faire seul dans sa classe) ;

–          à accueillir toutes les différences et à en faire des richesses pédagogiques ;

–          …

 –         Encourager les établissements scolaires à créer des classes inclusives selon le modèle des classes-Tremblay. Celles-ci intègrent 6 élèves à difficultés d’apprentissage et bénéficient d’un second enseignant à temps plein. En effet, chaque enfant intégré « rapporte » 4 heures « enseignant spécialisé », soit 24 heures semaine, ce qui correspond à l’horaire d’un second enseignant.

    L’intégration scolaire

Depuis 2009, les élèves présentant des difficultés d’apprentissages peuvent bénéficier d’un soutien de l’enseignement spécialisé, tout en restant dans leur école ordinaire. Pour permettre ce maintien, la ou le titulaire de la classe reçoit le soutien d’un enseignant de l’enseignement spécialisé afin de lui apprendre à aider l’enfant en difficulté scolaire. C’est le Décret Intégration de 2009 qui définit cette mise en place.

Dans TOUS LES CAS, il faut favoriser la mise en place de ce processus d’intégration de l’élève, afin de lui permettre de rester dans son école ordinaire, au sein de ses relations sociales, et éviter ainsi qu’il soit scolarisé dans une école qui n’est pas la sienne, située dans un autre quartier et qui, de toute manière, n’est pas à même de lui apporter les savoirs auxquels il a droit.

Jean-Pierre Coenen

Président de la Ligue des Droits de l’Enfant et enseignant

——————————————————————————————-

Adresses utiles :

 

  • Infor Jeunes – Boulevard Emile Bockstael 360 D/11 – 1020 Laeken (02/421.71.31)  http://inforjeunes.eu

 

 

  • Les Services de Médiation scolaire

 En Wallonie : Rue de l’Évêché, 5 – 5000 Namur (0473 94 83 68)

 A Bruxelles : 02/690.88.66

 

  • Un vadémécum sur l’intégration existe. Il est consultable aux adresses suivantes où il est régulièrement mis à jour :

http://www.enseignement.be/index.php?page=26101&navi=2960&rank_navi=2960

http://www.enseignement.be/index.php?page=25197&navi=2388

ou via www.enseignement.be/cses, rubrique « intégration scolaire »

  • Services régionaux en charge de l’aide aux personnes handicapées :

Bruxelles : PHARE  http://phare.irisnet.be/

Wallonie : AWIPH  http://www.awiph.be/

Liste des services d’accompagnement : http://www.asah.be/index_presentation.html

——————————————————————————————

[1] C.E.B. = Certificat d’études de base. Premier diplôme, délivré à la fin de la sixième primaire.

[2] La dispense de cours « frontaux » n’est pas enseigner, mais seulement débiter des « matières » aux rares élèves qui ont l’envie ou la capacité de suivre). Ils s’éloignent de toute forme de pédagogie et leur résultat en est l’échec d’élèves qui pourraient parfaitement réussir dans un système à pédagogie active.

[3] Décret organisant l’enseignement spécialisé du 3 mars 2004

[4] 1 B = 1ère différenciée, destinée à accueillir les élèves qui n’ont pas leur CEB et à le leur faire acquérir. La 1ère D, à son tour, ne sera pas capable d’assumer sa mission vis-à-vis de ces élèves. Notre enseignement n’est pas fait pour les élèves ayant des difficultés d’apprentissage (et donc n’est pas capable d’enseigner). Elle les rejettera en les orientant vers l’enseignement professionnalisant.

[5] Nous parlons uniquement des élèves qui ont été orientés pour des raisons socio-économiques et culturelles. Il y a un faible pourcentage d’élèves possédant de véritables handicaps instrumentaux, physiques ou mentaux. Nous ne parlons pas d’eux dans cet article.

[6] Commission de pilotage du système éducatif DOCUMENT DE TRAVAIL : 2011-11

Ce contenu a été publié dans Enseignement. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.