Edito : Supérieur, l’injuste milieu ?

image (23)« L’enseignement est un droit, pas un privilège », tel était le slogan scandé le 17 novembre dernier par les étudiants du supérieur dans différentes villes universitaires du pays lors de la journée internationale des étudiants. Infor Jeunes ne peut bien sûr qu’appuyer une telle revendication, qui met directement en question la problématique de l’accessibilité au supérieur. En effet, Infor Jeunes laeken est interpellé au quotidien sur divers aspects liés à l’accès au supérieur, aspects qui révèlent trop souvent des situations caractérisées par le manque d’équité, voire la ségrégation pure et simple. Qu’est-ce à dire, concrètement ?

Concrètement, voici : vous êtes un étudiant belge ou étranger qui a obtenu son diplôme de fin de secondaire ailleurs qu’en Communauté française. Vous devrez donc obtenir une équivalence de la FWB pour être autorisé à entamer des études supérieures dans un établissement de la Communauté française. Commence alors pour vous un véritable parcours du combattant, où : malheur à vous si vous introduisez votre dossier avec une pièce manquante ou avec une heure de retard ! Votre dossier sera plus que probablement relégué dans la pile des candidats qui devront attendre l’année académique suivante. Mais alors que faire ? Vous tentez de contacter le service en charge des équivalences dans l’espoir de remédier à cette fâcheuse situation. Autant vous dire que vous serez plus chanceux qu’un gagnant du Lotto si vous arrivez à joindre le service en question ! Quoi ? La faute à l’Europe ou à « Bologne » ? Mon œil ! Un tas de pays européen n’exigent pas ce type de procédure. Ici oui, et c’est vraiment pas du gâteau.

Prenez maintenant la question du coût des études. La Communauté française de Belgique ne fixe pas des droits d’inscription très élevés, me direz-vous, comparativement à d’autres pays : voyez ce que demande les universités en Angleterre, par exemple. Oui, bien sûr, si vous prenez comme référence le modèle anglo-saxon (et son principe de dérégulation travesti en parangon de Liberté), alors le montant de nos frais d’inscription est effectivement modique (Barack Obama himself a eu fini de rembourser le prêt de ses études universitaires, dit-on, en 2004 à l’âge de 43 ans. Y a pas à dire : le rêve américain, c’est vraiment super ; et je vous parle pas de l’assurance-maladie). Mais regardons plus près : la France pratique des droits d’inscription beaucoup moins élevés, et l’accès aux études supérieures en Allemagne est gratuit. Dès lors, la solution : faire payer davantage les riches et relever les seuils d’accès aux bourses d’études ? L’idée est intéressante, mais où fixe-t-on le curseur ? Car il serait particulièrement indécent de considérer comme « riche », la classe moyenne qui subit, à l’instar des milieux populaires, l’onde de choc de l’austérité. Quant aux étudiants non-européens, leur sort n’est guère enviable, puisque s’ils ne sont pas boursiers, ils sont assujettis à des droits d’inscription spéciaux supplémentaires aux montants prohibitifs.

Mais les pratiques institutionnelles et l’argent ne sont qu’une partie du problème. La question du capital culturel et des inégalités sociales en est une autre, et pas des moindres. Car, comment s’étonner du caractère inégalitaire de notre enseignement supérieur, quand on sait que l’enseignement obligatoire qui y prépare atteint des sommets en la matière, ainsi que le souligne l’OCDE depuis des années ? De plus, il n’est nullement besoin d’être sociologue aujourd’hui pour savoir que les écarts des résultats scolaires sont corrélés à des positions socioéconomiques, qui elles-mêmes sont reliées à des capitaux culturels qui favoriseront, peu ou prou, l’ « affiliation » à l’enseignement supérieur et à ses codes (sachant que les milieux populaires et les classes moyennes modestes ne disposent en général pas du capital culturel « légitime »). Dans cet ordre d’idées,  l’instauration d’un examen à l’entrée du cursus de médecine (contrepartie du gouvernement de la FWB en échange des numéros INAMI octroyés par le Fédéral) ne va guère dans le bon sens, puisqu’elle vient cristalliser la ségrégation scolaire opérée à travers les filières du secondaire.  Ségrégation qui est d’autant plus virulente qu’elle s’effectue dans un contexte surdéterminé par le marché scolaire et universitaire, organisé selon les lois du ranking et de l’évaluation concurrentielle.

Bilan : procédure d’équivalence rébarbative, accès au service malaisé, droits d’inscription trop élevés, inégalités sociales et culturelles, « filtres » placés à l’entrée du supérieur, effets de marché et de concurrence : autant d’éléments qui hypothèquent l’accessibilité à l’enseignement supérieur, et qui donc réclament, en l’espèce, l’application d’une politique beaucoup plus juste.

Eric Bruggeman

Infor Jeunes Laeken

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