Dimitri s’est fait piéger en ligne

La maman de Dimitri est à la fois révoltée et triste lorsque nous la recevons à Infor Jeunes Laeken. Son fils vient d’être exclu définitivement de l’école, mais, dit-elle, ni lui ni elle ne souhaite toutefois introduire un recours auprès du pouvoir organisateur. Elle veut juste « être entendue » et « dénoncer » ce qui s’est passé..

Dimitri a 14 ans. Il est en 3e technique sciences appliquées dans un établissement de la région bruxelloise. Plutôt bon élève, il est bien intégré au sein de son école et n’a jamais eu de sanction disciplinaire jusque-là.
Comme tous les ados de son âge, Dimitri découvre la sexualité. Il se sent attiré par les filles et aime les draguer, vraiment rien d’extraordinaire. Sauf qu’un jour, alors qu’il surfe sur Facebook, il reçoit une invitation pour « devenir ami », de la part d’une certaine Aline. Il ne la connaît pas, mais sur sa photo de profil Aline est très mignonne et Dimitri accepte l’invitation. Dans les heures qui suivent Aline le contacte en MP (message privé).

Tout émoustillé, Dimitri entame avec elle un « tchat » où les échanges prennent une tournure de plus en plus intime, et même chose le lendemain.

Sauf que le lendemain les interactions prennent une configuration encore plus « intense ». Aline demande à Dimitri :

Active la caméra, j’ai envie de te voir..

Dimitri s’exécute.

Déshabille-toi. Complètement.

Dimitri ne se fait pas prier..

Caresse-toi. J’ai envie de toi..

La bonne volonté et la motivation de Dimitri sont totales et il le montre face à la caméra, sans ambiguïté aucune.. Puis il dit à Aline :

A ton tour maintenant !

La caméra d’Aline s’allume et Dimitri découvre qu’en réalité Aline n’est pas celle qu’il croyait, mais qu’il s’agit de Georgios, un « camarade » de son école..

Dimitri s’est bien fait piégé.

Mais l’histoire, hélas, ne s’arrête pas là. Georgios récupère l’enregistrement vidéo de la prestation « hot » de Dimitri et, dès le lendemain, il s’en va trouver le Directeur de leur établissement scolaire pour lui montrer, preuve visuelle à l’appui, que Dimitri l’a « harcelé sexuellement » via les réseaux sociaux.

Après avoir visionné la séquence, la direction de l’école contacte sans délais la mère de Dimitri pour lui signifier que son fils fait l’objet d’une procédure d’exclusion. La maman de Dimitri nous confie :

– « Lors de l’audition, fixée quatre jours après l’envoi d’un recommandé, le Directeur n’a rien voulu savoir des arguments que nous lui présentions, à savoir que Dimitri s’est fait piégé par l’autre garçon et son petit jeu pervers. Pour le Directeur, il n’y avait plus rien à faire, la réputation de l’école était entachée et la seule manière de régler ça c’était d’exclure définitivement mon fils!

J’étais complètement dégoutée par l’attitude de cette direction qui, sur base d’un échange privé et intime entre deux jeunes en dehors de tout contexte scolaire, a de suite pris une décision sans examiner ni le contexte ni le fond du problème.

Dès lors qu’il s’agissait de sexualité, l’école a préféré mettre le couvercle sur la situation en virant mon fils. Je n’ai même pas envie après cela d’introduire de recours, tout ce que je veux c’est ne plus entendre parler de cette école et lui en trouver une autre au plus vite!

Pourtant, mon fils est un bon élève et il n’a jamais eu d’antécédents disciplinaires.. Le camarade qui l’a piégé d’une manière aussi perverse est sans doute quelqu’un qui était jaloux de mon fils ou c’est de la pure méchanceté, allez savoir.. De toute façon, c’est trop tard maintenant« .

Si l’introduction d’un recours n’aurait pas été inutile sur le plan de la défense des principes du droit scolaire, on peut comprendre l’écoeurement de la maman ainsi que sa décision.

Le cas de Dimitri est emblématique des risques liés à l’usage de Facebook et des réseaux sociaux : le fait d’être en interaction sur un mode privé (et paramétré comme tel) ne garantit pas la confidentialité ni l’anonymat, comme nous l’enseigne l’histoire de ces deux adolescents. De plus Georgios s’est créé un faux profil, il a donc endossé une fausse identité, ce qui tombe sous le coup de la loi (1) et n’est pas conforme aux standards de la communauté Facebook.

Il est aussi pénible de constater qu’une direction d’école surréagit à ce type de situation en sanctionnant d’emblée celui qui est pointé comme le « coupable » (et en adoptant la sanction la plus lourde qu’une école puisse prendre : l’exclusion définitive !), et en ne cherchant même pas à avoir une compréhension globale de la situation et de ses déterminants. En procédant ainsi, une direction d’école consent elle-même à se faire manipuler par le plus habile, et à prendre des décisions dépourvue d’équité.

Cette expérience indique aussi en creux qu’une éducation aux réseaux sociaux, ainsi qu’aux enjeux sexuels et affectifs qui peuvent s’y rattacher, est essentielle tant pour les jeunes que pour les adultes.

Eric Bruggeman

Bruggeman

(1)

  • Article 231 du code pénal portant sur l’usurpation de patronyme.
  • Article 210 bis du code pénal portant sur la création d’un faux en informatique.
  • Article 145 de la Loi du 13 juin 2005 sur l’utilisation d’un service de communications afin d’importuner son correspondant ou de provoquer des dommages.

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